La chirurgie de la chaussure avec Christophe Audegond

Le 28/08/2026

Dans Magazine

Dans les rues commerçantes d'Amiens, le métier de cordonnier semble aujourd'hui relever de l'art perdu. Alors que la ville ne compte plus que trois artisans capables de réparer durablement le cuir et la semelle, Christophe Audegond (à la tête de la Cordonnerie Henriville, située au 34 rue Gaulthier de Rumilly) perpétue une tradition exigeante au cœur du quartier Henriville. Il nous a expliqué son métier.  

Une passion forgée sur le terrain

À 51 ans, Christophe dirige une boutique qu'il a rachetée en 2018, ayant débuté sa carrière dès l'âge de seize ans. Loin d'un cursus académique, l’artisan a choisi l'apprentissage par nécessité. Après avoir quitté l'école, une simple annonce dans le Courrier picard a déclenché son destin : "J’ai vu apprenti cordonnier, j'ai dit bon pourquoi !" sourit-il. Une semaine d'essai avec son premier patron, M. Mallet, a suffi pour confirmer cette vocation. Il a ensuite passé son CAP avant de reprendre l'activité de son mentor en janvier 2000, rue Pierre-Rollin. En 2018, il a élargi son horizon en rachetant l'atelier de Bernard Morchin, un ancien cordonnier qui lui a confié la boutique par confiance en son travail. Aujourd'hui, il dirige une équipe de quatre personnes et admet : "J'ai à peu près plus de 35 ans de métier, et j'en apprends encore tous les jours".

La cordonnerie endosse plusieurs casquettes : la réparation de chaussures et l’entretien général du cuir (ceintures, sacs, etc.), une expertise qui attire notamment de nombreuses clientes venant redonner vie à leurs sacs chinés, parfois juste à côté chez la boutique Fripes et Merveilles. L’atelier propose également un service de duplication de clés.

Cordonnerie 1
Cordonnerie 2

L'art de la transformation face à la mode jetable

Le paysage de la réparation a radicalement changé depuis les années 1980. Autrefois concentré sur le cuir et le caoutchouc de qualité, le métier doit désormais composer avec une industrie textile bas de gamme. C’est "une grosse évolution, on travaillait que sur du cuir ou caoutchouc, aujourd'hui c'est beaucoup de chaussures pas chères, beaucoup de plastique", constate Christophe. L'atelier a dû s'équiper de machines spécifiques pour nettoyer et coudre les baskets, devenues omniprésentes.

Ces dernières années s'accompagnent aussi d'un changement de clientèle : les jeunes de 18 à 25 ans, autrefois plus absents, sont de retour, souvent motivés par le contexte économique et écologique. Influencés par des plateformes comme Vinted ainsi que par une prise de conscience écologique née pendant le Covid, et si le plastique reste très largement présent, ils souhaitent désormais restaurer des articles hérités de leurs grands-parents ou achetés d'occasion. "Les gens ne rachètent plus mais font réparer", note-t-il, tout en soulignant la limite inhérente aux nouveaux matériaux : "Au bout de 20 ans, le plastique est mort".

Un artisanat de précision

La journée du cordonnier commence à 7 heures, un horaire conçu pour s’adapter à une clientèle active : médecins, personnels hospitaliers et agents administratifs qui déposent leurs chaussures avant de commencer leur journée. Les horaires s'étendent jusqu'à 19 heures pour absorber ce flux important. Le travail demande une minutie extrême, loin de la production de masse. "Ça demande du temps : tu démontes une fermeture éclair, ça demande du temps ; de planter un clou, ça demande du temps, tu peux en tordre 10 en étant apprenti avant de réussir", décrit-il.

 

Cordonnerie 3
Cordonnerie 5

L'exigence est totale au sein de l'atelier. "C'est un métier avec une transmission, et puis c'est un savoir-faire. Je suis hyper exigeant avec mes employés parce que j'estime que les gens qui payent doivent avoir un travail de qualité". Christophe refuse de travailler sur des articles trop dégradés ou dont le coût de réparation serait disproportionné, mais il accepte volontiers les défis complexes pour redonner vie à des objets chargés d'histoire, et reste guidé par une conviction simple : "J'aime bien transformer les chaussures si je peux le faire, je le fais. Si je ne peux pas le faire, je ne le fais pas. Et moi ça me fait plaisir de rendre les gens heureux".

Des défis techniques créant des émotions partagées

Le métier réserve parfois des surprises, tant sur le plan technique qu'humain. Christophe se souvient d'une expérience où le grattage d'une semelle en plastique a provoqué une fonte dangereuse, le brûlant aux deux doigts, une mésaventure que son apprenti a partagée peu de temps après. Mais ce sont les histoires personnelles qui marquent le plus. Il se rappelle d'une jeune fille dont la chaussure, cadeau de son père à ses 18 ans, s'était désagrégée après des années de stockage. Le cuir était encore intact, et l’artisan a réussi à transformer la chaussure, ravissant ainsi la cliente.

De même, un chirurgien d'Amiens lui a confié une paire de Tod’s usée, qu’il considérait comme ses pantoufles de jardin, que le cordonnier a entièrement retapée. Le médecin lui a envoyé un message le lendemain pour souligner la similitude entre leurs professions : "Il m’a dit « moi je suis chirurgien sur l'humain, mais je vois qu'il y a des chirurgiens dans la chaussure »".

Cordonnerie 4

Aujourd'hui, Christophe Audegond perpétue un savoir-faire devenu rare dans une ville où il ne reste que peu de bons cordonniers. Dans un monde où la tendance est au jetable, il incarne la résistance d'un artisan qui, avec patience et précision, redonne vie à la chaussure et aux souvenirs qu'elle porte.

Informations supplémentaires : 

  • 03 22 95 65 63
  • 34 rue Gaulthier de Rumilly 
  • Ouvert du mardi au vendredi

Elise Thomas
Crédit photo : Elise Thomas - Oyezoyez.fr

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