Thomas Groslier, du rêve sur la toile

Dans Arts & Événements

En une belle après-midi samarienne, nous sommes allés rendre visite à Thomas Groslier, à une vingtaine de minutes à l'Est d'Amiens, à l'occasion des Journées Nationales des Artistes pour y découvrir son atelier, quelques-unes de ses oeuvres et discuter de son parcours, ses inspirations, son style. C'est ainsi que nous avons pu évoquer avec lui la place qu'il laisse à l'imaginaire, l'omniprésence des femmes dans ses tableaux, son travail qui s'effectue principalement à la tempera ou encore sa confection artisanale des cadres et toiles qu'il utilise.

Thomas Groslier, un peintre picard

C'est en nous aventurant au Nord de Picquigny que nous avons eu l'opportunité de rencontrer Thomas Groslier. Arrivés dans son atelier, nous y avons découvert une vingtaine de ses compositions et nous avons pu l'interroger sur sa formation, la vision qu'il a de son art ainsi que son intérêt pour la peinture.

Amiénois de naissance, baignant dans un environnement culturel riche, il a rapidement été happé par la production picturale. N'ayant aucune idée précise du chemin qu'il souhaitait emprunter,  il a commencé son parcours artistique par une formation aux Beaux-Arts de Valence. Là-bas, le peintre samarien construit son style avec l'appui de ses maîtres à peindre : Paul Delvaux, Giorgio de Chirico, Balthus et Jean-Honoré Fragonard.

La place centrale qu'il accorde à l'imagination l'amène vers l'art figuratif (représentation de personnages ou objets reconnaissables de la réalité ou l'imaginaire), avec des tableaux qui ne cherchent à retranscrire ni un sens précis ni une quelconque logique. Il le dit lui-même : "la cohérence est une affaire qui ne me préoccupe guère". Et en vient à plaisanter de celles, purement fortuites, que l'ont pourrait apercevoir dans son oeuvre. 

Peinture thomas groslier leandre leber oyez oyez 2

Le choix de la peinture

Amoureux de l'immédiateté depuis ses débuts, le choix de la peinture a été la combinaison d'un désir d'instantanéité et d'imaginaire : "la peinture c'est assez direct, on voit le résultat tout de suite, en temps réel. Et puis la sculpture c'est trop salissant, et la gravure, parce que c'est très technique, ça m'ennuie" nous dit-il rieur. Conception contraire à celle de sa compagne, graveuse de profession, Dany E. Inspiré par la spontanéité de certains peintres, comme Bernard Buffet, la peinture et la tempera sont des partis pris qui vont de pair avec son goût pour l'instant présent. Pour rappel, la tempera est une technique ancestrale qui, par son mélange d'eau et de jaune d'oeuf, rend la peinture fluide, plus facilement manipulable et réversible.

"J'aime bien la peinture parce qu'on peut l'inventer" nous confie-t-il, et c'est ce qui semble définir son style. Une invention qui ne cherche dans la réalité qu'un appui, que des modèles que ses yeux absorbent pour les retranscrire plus tard sur une toile. Bien que l'art puise en général ses racines dans le réel, le cinéma ou la photographie ont un aspect mécanique qui déplaît grandement à notre artiste samarien, la peinture était alors un choix idéal pour la liberté qu'elle octroie et l'artisanat qui l'entoure.

La place du regardeur

À l'image de l'art figuratif qu'il a adopté, les toiles Groslier n'ont, pour ainsi dire, d'ancrage dans le réel que les objets, personnages ou lieux qui les comblent. La recherche de sens et l'interprétation de ses peintures devient alors vaine si l'on veut, par cette démarche, mieux comprendre l'artiste, qui dit ne pas souhaiter se concentrer sur l'aspect intellectuel et analytique de sa profession. Ce qu'il résume avec amusement : "Je n'ai pas grand chose à raconter, j'essaie simplement de faire des images qui aient leur vie propre, qui gardent une part de silence et laissent au regardeur la liberté d'y trouver ce qu'il souhaite". Même si sa figuration est liée à son intimité, allant jusqu'à se mettre en scène avec dérision.

Sa volonté est de créer des images qui existent en dehors de tout système, indépendamment de ses autres créations, des images qui se suffisent à elle-même. Le "regardeur" n'est ainsi pas guidé ou influencé par la vision de l'auteur, il voit, perçoit, décèle des petits indices qui ne mènent à aucune piste, si ce n'est peut-être l'intériorité du créateur inconsciemment mise sur la toile. 

Pourquoi uniquement des femmes ? Pourquoi autant de portraits ? "Alors ça, il faudrait que j'en parle à mon psychanalyste, si j'en avais un" plaisante-il. Pour l'artiste picard, le regardeur fait le tableau, et c'est à lui de s'inventer ses propres histoires devant les oeuvres : "si je voulais faire comprendre quelque chose, je ferais de la littérature" ajoute-il. 

Une petite touche d'artisanat

L'oeil de ce samarien, délaisse l'analyse et se porte plus volontier sur la dimension technique : "quand je vois un tableau, nous dit-il, n'importe lequel, la première chose que je me demande c'est : comment c'est fait ? Quel est le support ? Quelle est la technique ? Des gens se sont même moqués de moi, parce que des fois je regarde derrière les tableaux, je veux voir comment c'est fait, si on peut apercevoir un bout de la toile ou je ne sais quoi. Alors tous les gens se disent, il est pas bien lui".

L'artiste plonge dans son métier au-delà des traits qu'il appose sur la toile et aime fabriquer ces dernières de ses mains, et les cadres avec. Dans la continuité de sa fascination pour la technique et l'artisanat, il prépare également lui-même sa tempera et n'achète que les couleurs qu'il mélange à sa concoction, pour nous offrir de belles compositions. 

La tempera, chez notre artiste-artisan, n'a d'ailleurs pas été choisie au hasard : "c'est très agréable à travailler et ça donne une peinture veloutée, mat, jolie et qui sèche très rapidement". Thomas Groslier en a profité pour nous expliquer les coulisses de cette fabrication artisanale :

Le réel coloré d'une pointe d'imaginaire

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Certes Thomas Groslier est un partisan de l'imaginaire, mais ses toiles ont un ancrage dans la réalité de leur auteur. Un ancrage qui peuple ses oeuvres et les teinte d'un fil rouge, d'une cohérence, bien qu'elle soit inconsciente. Son atelier, sa chambre, son jardin et ses vacances sont des décors récurrents, certains visages reviennent, le reste est un large panel d'autoportraits. 

"On est dans le rêve, tout est vrai et tout est inventé" nous explicite-il. L'onirisme est en effet la clé de l'ensemble de sa production picturale, l'illusion d'une réalité donnée par l'omniprésence d'éléments réalistes est contrebalancée par une absence de cohérence, de sens, de logique. Contrairement à l'art abstrait, l'art figuratif représente le réel en l'imprégnant, notamment chez notre sujet, d'une grande part d'imagination, rien d'étonnant à ce qu'il en est fait sa marque de fabrique. 

La notion de temps

En dépit d'une recherche de spontanéité dans son art, notre artiste peintre travaille longtemps sur chacun de ses tableaux. Une pièce peut prendre 10 ou 15 ans à être finie, à l'image d'une célèbre anecdote qu'il nous a partagée sur Pierre Bonnard : "un jour, deux gardiens du Musée d'Art Moderne de Paris entrent dans une salle et voient un type en train de barbouiller sur un grand tableau de Bonnard. Évidemment, il se retrouve manu militari au commissariat de police et là-bas il leur répète "c'est moi Bonnard". Et c'était bien lui, il allait dans les musées et il continuait ses tableaux avec sa petite boîte de couleurs". 

Thomas Groslier est un peintre samarien surprenant, par son style, son humour et sa vision d'un art complètement opposée aux pensées intellectuelles des Beaux-Arts, qu'il a pourtant fréquenté. La spontanéité, la technique et l'invention sont les éléments qui l'intéressent, il laisse les analyses et interprétations de ses oeuvres aux experts, amateurs, aux regardeurs et regardeuses. Nous nous y réjouissons parfois gravement. 

Interview par Léandre Leber & Barnabé Bosquet

Rédaction par Barnabé Bosquet

Crédit Photo : Léandre Leber - oyezoyez.fr

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