Le Souffle de la Terre : Madeline Duriez, la couturière aux mains d'or !

Le 02/04/2026

Dans Magazine

Chaque été, à Ailly-sur-Noye dans la Somme, le spectacle du Souffle de la Terre fait vibrer des milliers de spectateurs. Sur une scène naturelle de quatre hectares, plus de 800 bénévoles font revivre 20 000 ans d’histoire picarde, de la Préhistoire au XXe siècle. Parmi ces artisans qui permettent l'immersion totale, une figure essentielle : Madeline Duriez, costumière de l’association depuis 2007.

Tableaux vivants, projections monumentales, effets spéciaux et feux d’artifice composent une fresque spectaculaire, narrée par un meunier qui traverse les époques. Et cette année, pour ses 40 ans, le spectacle promet une nouveauté de taille : l’entrée d’un train sur le plateau. Mais derrière les 3 500 personnages costumés et les 40 cavaliers qui défilent sous les projecteurs, il y a un travail de l’ombre colossal. Dans les coulisses, des petites mains s'activent à l'année, et oeuvrent sans relâche pour permettre une immersion totale dans les décors mis en scène : parmi elles, Madeline Duriez, costumière au sein de l'association depuis 19 ans. 

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Une vocation venue sur le tard

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Rien ne destinait immédiatement Madeline à la couture artisanale. Après un bac en arts appliqués, elle s’oriente vers un BTS à Édouard Gand, où elle découvre réellement la machine à coudre. Elle débute ensuite dans l’industrie textile, dans un univers très technique et informatisé, entre gradation et mise au point de modèles.

Madeline intègre ensuite l'association Au Souffle de la Terre, et là tout change : ici, elle crée tout de A à Z. Recherche historique, croquis, choix des tissus, conception des patrons à partir des bénévoles eux-mêmes… Elle redonne à la couture toute sa dimension artistique et humaine.

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3 500 costumes et un travail collectif

Sur le spectacle, environ 750 personnes jouent en roulement, certaines endossant plusieurs rôles. Résultat : près de 3 500 costumes à concevoir, à adapter et à entretenir. Madeline en plaisante même : "Je cherche le moyen de me faire pousser deux bras supplémentaires !"

Elle n’est pourtant pas seule. Une vingtaine de bénévoles l’épaulent à l’atelier couture, dans une organisation où la transmission est essentielle. Chaque pièce est pensée pour être réalisable collectivement : "Il faut que je conçoive les choses de manière à pouvoir les déléguer."

Et cette collaboration donne naissance à une richesse unique : "Comme chacun met la main à la pâte, les rendus varient légèrement… et ça multiplie le résultat." Elle ajoute : "Quand je conçois quelque chose, c'est une conception d'ensemble. [...] Les pièces sont des pièces uniques. Les costumes que l'on retrouve ici, je mets un point d'honneur à ce qu'on ne les retrouve pas ailleurs."

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L’art du système D et de l’upcycling

Dans les réserves, plus de 5 000 costumes sont soigneusement classés. Et pour en produire de nouveaux, la couturière mise en grande partie sur la récupération, ainsi près de 80 % des textiles sont issus de l’upcycling.

Fausses fourrures, mousses, tissus à carreaux ou similicuirs s’entassent dans l’atelier. Mais le choix des matières obéit à une contrainte forte, qui est celle de la praticité. Les costumes doivent passer à la machine, ne pas déteindre, ne pas rétrécir, et résister à un usage intensif.

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De l’histoire à la scène : créer sans trahir

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Chaque tenue répond à un cahier des charges précis défini par les metteurs en scène Dominique et Loïse Martens : époque, palette de couleurs, lisibilité sur scène. Car sur un plateau peuplé de centaines de figurants, certains rôles doivent immédiatement se distinguer. Ainsi, Madeline jongle entre fidélité historique et contraintes du spectacle : "Ce n’est que de l’évocation, mais j’essaie de m’en approcher le plus possible visuellement."

Pour cela, elle puise dans sa culture personnelle ainsi que dans une documentation riche : œuvres d’art, sculptures, iconographie. Elle photographie même des statues de la Cathédrale d'Amiens pour en tirer des croquis, qu’elle transforme ensuite en patrons simplifiés, reproductibles par les bénévoles.

Ingéniosité et défis techniques

Le travail de Madeline est aussi fait d’expérimentations. Pour des masques, elle détourne des bidons d’eau déminéralisée, exploitant leurs rainures pour créer des reliefs. Mais tout ne fonctionne pas du premier coup : peinture qui s’effrite, supports mal préparés…Mais qu’importe, "on ne lâche pas le morceau. On relève le défi".

Le dernier chantier en date au moment de notre venue est la confection de 85 cuirasses romaines, recolorées en gris pour imiter le métal, et repensées avec une ouverture facilitant l’habillage.
Le costume dont elle est la plus fière et qui a été compliqué à faire ? Celui pour la nouvelle scène sur les Cathédrales, pour un personnage qui se trouvait dans les gradins. "Là, pour le coup c'est vraiment un vêtement tel qu'il était fait à l'époque, avec les techniques et le montage en pli soleil."

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Des costumes habités

Au-delà de l’esthétique, l'habillement participe pleinement au jeu des comédiens, car il aide à entrer dans le rôle, à s’immerger pleinement dans l’histoire, mais aussi dans celle avec un grand H. Et chaque comédien porte cette empreinte : celle des matériaux, des mains qui les ont façonnés avant d’arriver au Souffle de la Terre, des mains qui les ont retravaillés pour le spectacle. 

Parfois, une touche intime s’y glisse, racontant aussi l'histoire des bénévoles qui les ont portés. Les anecdotes ne manquent pas ! Pour un costume de Monsieur Loyal, un des personnages du spectacle, Madeline a cousu autant d’étoiles que le comédien a de petits-enfants, puis en a ajouté deux à la naissance de jumelles. La couturière nous en livre une autre marquante : la reconstitution de l'uniforme d’un soldat canadien pour le centenaire de la bataille de la Somme. Inspiré d’une photo réelle envoyée par sa famille, celle-ci est venue assister au spectacle, moment d’une grande émotion pour le comédien.

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Une aventure humaine et familiale

Au Souffle de la Terre, le bénévolat est une tradition familiale. Des enfants y grandissent (par exemple, la fille de Madeline y participe depuis ses 1 an et demi, et a presque 15 ans aujourd’hui) et les générations se succèdent depuis 40 ans. Être bénévole est donc ici une histoire de famille, plusieurs générations se suivent et perpétuent l'âme du spectacle, et les rôles évoluent aussi. Et fait rare, il y a plus de bénévoles que nécessaire. "On est à l’inverse de beaucoup d’associations", nous évoque, avec le sourire, la couturière.
 

Dans cette dynamique collective, Madeline Duriez incarne un maillon essentiel. Entre exigence artistique, ingéniosité et transmission, elle donne souffle au spectacle d'Ailly-sur-Noye.

 

Plus d'informations sur le spectacle : https://www.souffledelaterre.com/le-spectacle/
 

Elise Thomas et Léandre Leber
Crédit photos : Léandre Leber — Oyez Oyez

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